La flotte perdue

Si la culture japonaise est aujourd’hui célébrée partout au Canada et que nous avons la chance à Vancouver de manger les meilleurs sushis au monde hors du Japon, c’est grâce aux immigrants japonais qui sont venus s’installer ici. Cependant les débuts n’ont pas été faciles. Retour sur un épisode douloureux de l’histoire du Canada grâce à l’exposition La flotte perdue (The Lost Fleet) qui a lieu en ce moment au Musée maritime de Vancouver (Vancouver Maritime Museum).  

Des Issei aux Nissei

Les premiers immigrants japonais arrivent sur la côte ouest du Canada dans la deuxième moitié du XIXe siècle : il s’agit de jeunes hommes célibataires venus travailler sur les bateaux de pêche pour amasser un pécule et rentrer au Japon fonder une famille. La majorité d’entre eux s’installe le long du fleuve Fraser et, entre deux saisons de pêche, trouve également à s’employer dans les chantiers navals, les scieries et les fermes environnantes.

N’étant pas citoyens canadiens, ils n’ont pas le droit d’acquérir un permis de pêche et de ce fait travaillent pour autrui. Cela change en 1892 grâce à une loi qui permet la naturalisation des personnes ayant résidé 3 ans en Colombie-Britannique, ouvrant ainsi la possibilité aux Canadiens-Japonais d’acquérir un permis  et de travailler à leur compte.

L’autre évènement marquant est l’accord Lemieux-Hayashi de 1908 qui autorise la venue de 400 hommes japonais par an pouvant immigrer avec leur famille.  Les « Issei » (la première génération qui a immigré au Canada) donnent bientôt naissance aux « Nissei » (la deuxième génération, née au Canada).

Premières tensions et crispations

En 1919, malgré les contraintes qui leur sont imposées (limitation du nombre d’immigrants ; permis de pêche réservés aux citoyens canadiens ; interdiction d’utiliser un moteur), ces immigrants se retrouvent en possession de la moitié des permis de pêche de la Colombie-Britannique – ce qui ne manque pas de susciter jalousies et ressentiment.

Des associations racistes sont créées comme l’Asiatic Exclusion League, qui en 1907 organise une attaque de Chinatown et de Little Tokyo (aujourd’hui Powell street). En parallèle de ses actions « musclées »  l’A.E.L fait pression sur les gouvernements fédéral et provincial pour dénoncer ce que ses membres appellent le « péril jaune » qui selon eux sape les valeurs canadiennes. Le résultat est la création en 1922 de la Commission de la Pêche de Colombie-Britannique dont le mandat est clairement de réduire le nombre de permis de pêche octroyés aux Canadiens-Japonais. Malgré des contestations devant les tribunaux, la pression est trop forte et en 1941 les Canadiens-Japonais ne détiennent plus que 16% des permis de pêche.

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Camp de Tashme © Nikkei Museum

Spoliations et déportations

Mais le pire reste à venir pour les Canadiens-Japonais vivant sur la côte ouest du Canada : à la suite de l’attaque surprise de Pearl Harbor par l’armée japonaise le 7 décembre 1941, le Canada déclare la guerre au Japon et fait passer une série de mesures les visant directement : tous les Japonais et citoyens canadiens d’ascendance japonaise sont obligés de s’enregistrer comme « étrangers ennemis » (enemy aliens) et de rester a plus de 160 km des côtes. Leurs permis de pêche sont suspendus et leurs bateaux confisqués. Au total 1200 pêcheurs perdent permis et bateau.

Sous la pression de la population locale, les autorités vont plus loin en créant la Commission de Sécurité de Colombie-Britannique le 4 mars 1942. L’objectif de cette commission est d’organiser la déportation des 21 000 Canadiens-Japonais vers l’intérieur de la province. 14 000 d'entre eux sont des Nissei nés au Canada. Les familles sont déportées à partir du printemps 1942,  de manière séparée : les hommes dans un camp, les femmes et les enfants dans un autre. Pour pouvoir subvenir à leurs besoins sur place, elles sont forcées de vendre leurs biens – bateaux, fermes, maisons – et ce, pour une fraction de leur valeur.

Les Canadiens-Japonais seront détenus 7 ans dans ces camps aux conditions sanitaires précaires. En effet, si la Seconde Guerre mondiale prend fin le 8 mai 1945, le Canada ne lève les sanctions à leur égard que le 1er avril 1949. Pour autant le futur est tout sauf radieux puisque le Canada offre deux alternatives aux Canadiens-Japonais : s’installer dans l’Est du Canada (Toronto) ou au Japon… alors que deux tiers d’entre eux sont nés au Canada et seront considérés au Japon comme des étrangers.

Quel que soit leur choix, les Canadiens-Japonais ne retrouveront jamais leurs biens et il leur faudra attendre près de 40 ans (1988) pour que le gouvernement du Canada présente des excuses officielles et des compensations : un montant symbolique de 21 000 dollars (comme le nombre de déportés) est offert à chaque déporté encore vivant et une donation de 12 millions de dollars est faite à l’Association nationale des Canadiens-Japonais. Encore plus important : les déportés sont reconnus innocents et réinstaurés dans leur citoyenneté canadienne.

En savoir plus sur l'exposition La flotte perdue
  • L'exposition se tient jusqu'au 25 mars 2018
  • Vancouver Maritime Museum : 1905 Ogden Avenue dans Vanier Park, Vancouver
  • Horaires : tous les jours de 10 h à 17 h ; nocturnes les jeudis jusque 20 h