Une journée à Heart Island

Les Mille-Îles, semées au fil du Saint-Laurent comme autant de confettis, sont en réalité 1865. Ces bouts de rocher coiffés de quelques feuilles sont particulièrement photogéniques et pour les approcher, la seule solution est le bateau. Nous avons choisi Gananoque pour embarquer à la découverte de ce paradis des plaisanciers et des amoureux de la nature. Gananoque (prononcez "Gananocoui") est un coquet village au cœur des Mille-Îles équidistant de Toronto et Montréal. Il a été fondé en 1793 et son nom d’origine indienne signifie aussi bien "le jardin du Grand-Esprit" que "l’eau s’élevant au-dessus des rochers".

Croisière dans l'archipel des Mille-Îles

Voulant absolument voir de près le château Boldt, nous avons choisi la croisière la plus longue (5 heures). Le bateau comprend plusieurs ponts, en plein air ou couverts, et un service de bar-restaurant. Nous ne sommes pas tout seuls mais l’embarquement s’effectue sans heurt et dans une ambiance bon enfant. Nous appareillons à 10 h pile (un autre départ quotidien a lieu à 15h).

Zavikon Islands

On laisse à babord les Zavikon Islands. La légende veut que la plus petite soit américaine et l’autre canadienne. Elles seraient donc reliées par le plus petit pont international au monde. Mais c’est une légende : les duettistes appartiennent bien toutes deux à l’Ontario.

Wellesley Island

Au fil de l’eau, suivant le courant, on contourne Wellesley Island en passant sous le tablier du pont international des Mille-Îles, un pont à péage lancé en 1937 et qui relie l’Ontario à l’État de New York.

Millionnaires' Row

Notre vedette se faufile maintenant dans la partie américaine des Mille-Îles pour rejoindre à contre-courant Heart Island en face du village d'Alexandria Bay.
De nombreuses îles sont occupées par des habitations – modeste chalet de bois, demeures huppées voire "folies" extravagantes – qui ont valu au secteur son surnom de "Millionnaires'Row". Ici la plupart des îles sont privées. La région est en effet l’une des plus anciennes régions de villégiature d’Amérique, courue très tôt par les happy few férus de nautisme.
D’ailleurs, le trafic maritime est assez dense. Nuées de voiliers de toutes tailles ou flottilles de canots à moteur, dont quelques très beaux spécimens vintage, naviguent dans le clapot du fleuve.

Heart Island et le château Boldt

Mais on aperçoit déjà, dépassant des frondaisons, les tourelles et cheminées du château Boldt. Nous accostons pour une escale de deux heures. Territoire américain, nous devons d’abord satisfaire aux formalités d’entrée aux États-Unis en passant par un poste de douane de poche. Les frais d’entrée au château ne sont pas inclus dans la croisière (prévoyez des dollars américains).

Le château de Boldt a été édifié sur Heart Island au début du XXe siècle.

Le Taj Mahal américain

George C. Boldt est l’un de ces personnages fortunés fréquentant la région à la Belle Époque. Ce Prussien d’origine, richissime propriétaire du Waldorf Astoria de New York et du Bellevue de Philadelphie, achète en 1900 Hart Island, la remodèle en forme de cœur et change son nom en Heart (cœur).
Pour faire de la place, il déplace la maison se trouvant sur l’île en la faisant glisser sur les eaux du fleuve prises par la glace jusqu’à Wellesley Island. Elle deviendra le refuge du très huppé Thousand Island Club (il fallait en effet débourser $100 000 pour en faire partie).
Boldt peut lancer la construction du château d’inspiration médiévale rhénano-germanique qu’il voulait offrir à sa femme Louise en témoignage de son amour. 300 ouvriers et artisans érigent l’habitation principale avec 127 pièces, 30 salles de bains et 16 cheminées réparties sur 6 étages de béton et d’acier, avec murailles de granite ornées de petits décors, tours et pont-levis.
Outre un pigeonnier surnommé le Hennery, la propriété compte les demeures des domestiques et une piscine couverte. Un souterrain, où sont logés les canalisations et câblages, relie le dock de service aux magasins.
Les formes médiévales se combinent à celles de la Renaissance comme l’illustrent de hautes fenêtres (il y en aurait 365), l’ornementation et les jardins à l’italienne.
La Saint-Valentin – date retenue par le millionnaire pour offrir enfin son cadeau à son épouse – de l'année 1904 approche à grand pas lorsque l'épouse de Boldt décède à 41 ans d’une crise cardiaque. Le cœur brisé, Boldt décide l’arrêt des travaux. Il ne retournera jamais sur l’île.
À la merci des intempéries et des vandales, le château et ses annexes restent abandonnés pendant 73 ans avant que la Thousand Islands Bridge Authority ne le récupère pour en faire une attraction incontournable.

Suivez le guide

Découverte de l'intérieur

Le rez-de-chaussée, aménagé en musée consacré à l’histoire des Boldt et des Mille-Îles, est occupé par les communs, avec plusieurs salles de réception, la bibliothèque et une salle de billard. La salle de bal abrite aussi un orgue qui commande le carillon placé dans la tour du générateur.
Un escalier monumental à double volée de marches en marbre blanc, coiffé d’une magnifique coupole en vitrail monte à l’étage des chambres où court une balustrade. Les sols sont recouverts de marbre et de parquet choisi, les murs de lambris et boiseries coiffés de hauts plafonds moulurés.
Le reste du bâtiment est un énorme vaisseau-fantôme de pierre, figé pour l’éternité. En dehors des deux premiers niveaux, tout semble vide. On se demande si il ne vaudrait pas mieux arrêter les rénovations et les travaux. Après tout, pourquoi ne pas respecter la volonté du propriétaire des lieux ? L’atmosphère particulière tient justement à son inachèvement.

Sur Heart Island, le bâtiment dédié à l'entretien des yachts

Balade aux abords du château

Pour se remettre les idées en place, nous parcourons les allées pavées et dallées sillonnant le parc, qui mènent notamment à une espèce de poterne fortifiée que l’on rejoint par un pont de pierre en dos d’âne. L’ensemble évoque un conte pour enfant revu par Walt Disney. À l’intérieur, se trouve la turbine qui devait fournir au château l’électricité.
La plus haute tour est équipée d’horloges qui étaient visibles de nuit et d’un carillon pour le trafic fluvial.

L’Alster Tower

Un peu plus loin au nord de l’eau, une tour à la ligne étrange attire notre attention. C’est l’Alster Tower qui doit son nom à la rivière de Hambourg. Premier bâtiment terminé sur l’île, elle hébergea la famille pendant la construction du château. Sa forme irrégulière est tout à fait étrange et originale. Elle fait penser à un décor d’enluminure moyenâgeuse, davantage rêvée que réelle. Il semblerait que Boldt ait improvisé son style au fur et à mesure de sa construction. Elle devait, à terme, être consacrée aux jeux et aux loisirs des adultes comme des enfants (le sous-sol est occupé par le bowling).

L’Arch d’Triumph

Un peu plus loin, l’Arch d’Triumph (sic !), dont l’inspiration indubitablement antique devait afficher la réussite de Boldt aux yeux du monde, devait voir passer les chaloupes transportant les invités depuis leurs yachts ancrés au large. Au sommet de l’arc, on distingue deux cerfs en bronze, emblèmes des armoiries de Boldt.
On trouvera d’autres cerfs dans le parc, où l’on tombe encore sur une fontaine et un mignon petit kiosque qui accueille une cérémonie de mariage. Mais une sirène retentit, ce doit être notre bateau. Comme nous ne voulons pas rester planté sur l’île, nous prenons le chemin du dock et repartons au Canada hypnotisés par ces tours et ces mâchicoulis incongrus qui finissent par fondre à l’horizon.
Nous nous souviendrons longtemps du projet fou de l’hôtelier amoureux…

© photo principale : demerzel21 / fotolia.com © photos articles de haut en bas : office de tourisme de l'Ontario ; boreccy / fotolia.com ; boreccy / fotolia.com