En route pour le Canada

Rome ne s’est pas faite en un jour, le Canada non plus. Si en 2017 nous célébrons les 150 ans de la naissance de la « Puissance » (Dominion) du Canada, celle-ci est l’aboutissement d’un processus influencé par des idées et des événements tant économiques que politiques. Les mêmes sources qui avaient conduit les colons américains à vouloir leur indépendance se répandaient dans les colonies britanniques. Retour sur trois décennies qui ont ouvert la voie à la naissance du Canada.

Des évolutions politiques du côté de l’Angleterre

Au début du XIXe siècle, le pays que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Canada est composé de 5 colonies britanniques. On y trouve : l’ile du Prince Edouard, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle Ecosse, le Bas-Canada (francophone et catholique) et le Haut-Canada (anglophone et protestant), toutes administrées par des notables locaux non élus. Au-delà, un immense territoire situé à l’ouest du Haut-Canada est exploité et géré pour le compte de l’Angleterre par la Compagnie de la Baie d’Hudson.

De l’autre côté de l’Atlantique, deux évènements accélèrent l’évolution de ce que l’on nomme les colonies de l’Amérique du Nord britannique : le Reform Act de 1832. Il élargit le droit de vote à l’Assemblée législative et institue la notion de gouvernement responsable. Il influence alors les révoltes du Haut et du Bas-Canada dont les habitants demandent l’élection de leurs représentants et la responsabilité de leur gouvernement.

Les révoltes de 1837 et 1838 sont de courtes durée mais ont pour conséquence l’envoi d’un émissaire britannique charge d’évaluer la situation. Ce sera Lord Durham, il a 2 objectifs : l’assimilation des francophones et l’instauration d’un gouvernement responsable. Le résultat sera la fusion du Haut et du Bas-Canada en 1840 tout en imposant un découpage de circonscriptions visant à surreprésenter le premier au détriment du second. Les tensions qui en découlent et la division de la scène politique en 4 parties auront pour conséquence une instabilité politique chronique jusqu’à la création de la Confédération.

Le contexte économique

En parallèle de cette évolution politique, de plus en plus de Britanniques sont réceptifs à la théorie de l’économiste Adam Smith sur le libre-échange. Ils commencent alors à s’interroger sur la pertinence d’un modèle économique qui apparait chaque jour un peu plus obsolète : pourquoi payer au prix fort les ressources des colonies de l’Amérique du Nord britannique quand on peut les obtenir moins cher ? Par exemple aux États-Unis qui bénéficient de la main d’œuvre esclavagiste. Les entrepreneurs de la Révolution industrielle veulent acheter au meilleur prix pour être compétitifs et les colonies n’arrivent pas à s’aligner, dès lors que leur attractivité économique se réduit, la question du lien politique entretenu avec elles se pose.

Au sud de la frontière, la question de l’esclavage et la Guerre de Sécession ont également un effet d’accélérateur sur la naissance de la Confédération. L’esclavage ayant officiellement été aboli par le Parlement britannique en 1833, le Canada devient synonyme de liberté pour les esclaves, surtout à partir de 1850 lorsque le Congrès américain vote le Fugitive Slave Act qui permet aux propriétaires d’esclaves de poursuivre les fugitifs y compris dans les États américains libres. C’est grâce au réseau clandestin surnommé « The Underground Railroad » que plus de 30,000 esclaves peuvent s’échapper vers le Canada dans les années 1850-1860, s’installant principalement en Nouvelle Écosse et dans l’actuel Ontario.

Gateway to Freedom International Memorial à Détroit, dernière étape de la Underground Railroad avant la traversée périlleuse de la Detroit River pour rejoindre le Canada

La Guerre de Sécession change la donne

Cette fuite alimente les tensions avec les États du Sud qui sont furieux du manque à gagner que cela représente pour eux. Les relations s’enveniment également avec les États du Nord et l’élection d’Abraham Lincoln en novembre 1860 précipite les États-Unis dans une effroyable guerre civile. Dès lors, le Sud espère le soutien de l’Angleterre du fait de son statut de fournisseur de coton à l’industrie textile anglaise tandis que le Nord fait savoir que ce qui se passe sur le territoire américain reste une affaire domestique. L’Angleterre, et par voie de conséquence les colonies de l’Amérique du Nord britannique, affirme sa neutralité par la Royale Proclamation of Neutrality de 1861, mécontentant ainsi les deux parties : Sudistes qui espéraient le soutien de la puissance anglaise et Nordistes qui voient dans le libellé de la proclamation la reconnaissance des États sécessionnistes comme un État indépendant.

L’impressionnante mobilisation de troupes de l’Union ainsi que la crise diplomatique suscitée par l’arraisonnement d’un bateau anglais par un navire de guerre de l’Union rappellent aux Canadiens qu’un conflit avec le voisin américain est toujours possible, la Guerre de 1812-1814 n’est pas si loin. Elle montrent surtout la nécessité de se doter de moyens de défense, moyens qu’ils sont jusqu’alors obligés de demander à l’Angleterre.

Dotées d’un gouvernement responsable devant une assemblée élue, les colonies de l’Amérique du Nord britannique prennent conscience de la nécessité de se doter de moyens de défense pour protéger leur autonomie. En parallèle, l’Angleterre réalise que sa relation commerciale avec ses colonies est obsolète. De part et d’autre de l’Atlantique, au milieu des années 1860, les esprits sont prêts pour franchir une nouvelle étape et créer une nouvelle entité, ce sera la Puissance (Dominion) du Canada.

  • Référence bibliographique

  • Staking claims to a continent, James Laxer (2016)
© photo principale : Alex Indigo / Flickr © photos article de haut en bas : n°2 peinture de Thomas Phillips, n°3 Eugene Kime