Premiers jours d’automne à Churchill

6h du matin : réveil à Churchill

Le jour s’est levé depuis déjà plusieurs heures. Je jette un œil par ma fenêtre, le train de marchandises aux wagons interminables n’a pas bougé. Il ne partira que dans quelques jours pour relier les bourgades disséminées dans le nord du Manitoba. Autour, le bleu du ciel contraste avec les champs d’épilobes d’un violet intense. La toundra se réveille avec le chant des oiseaux.

Churchill est unique. Petite ville portuaire d’à peine 1000 âmes, posée aux confins du Grand Nord canadien non loin de la frontière du Nunavut, elle fut autrefois un port important pour la Compagnie de la baie d’Hudson, fondée à la fin du XVIIe siècle pour la traite des fourrures. Mais aujourd’hui, si l’ambiance de la zone arctique se fait encore sentir, on ne vient plus à Churchill pour les mêmes raisons.

7h du matin : fin prêt pour observer les ours polaires

Après un petit déjeuner dans notre lodge en rondins de bois, cosy et chaleureux, je retrouve mon groupe pour partir en expédition sur la baie d’Hudson, à bord d’un petit bateau à moteur. Un rêve va prendre vie aujourd’hui, si la nature me le permet : observer les ours polaires dans leur milieu naturel. Et comme s’il en fallait encore plus pour rêver, nous naviguerons sur les eaux peuplées de bélugas, ces baleines blanches au sourire malicieux. En effet, Churchill a le privilège d’être la "capitale mondiale des ours polaires et des bélugas". En été, alors que la banquise a totalement fondu sur la baie, les ours dérivent sur leurs blocs de glace et se retrouvent autour de Churchill, par le mouvement régulier des courants. Ils passeront l’été à se prélasser dans la toundra, avant de repartir à la chasse au phoque fin octobre lorsque la banquise se sera reformée.

9h : rencontre avec les bélugas

Après une heure et demie de navigation rapide, croisant la route de nombreux bélugas, nous arrivons près de l’embouchure de la Seal River. Un premier spectacle rare nous attend. Autour de notre bateau, des dizaines de bélugas curieux viennent jouer dans nos vagues, plongent sous l’embarcation en se retournant dans l’eau pour mieux nous sourire. Nous restons plus d’une heure auprès d’eux, en abaissant la passerelle arrière afin de pouvoir s’allonger sur le ventre et plonger à notre tour nos mains dans l’eau. Je sors mon appareil photo étanche et récupère de belles vidéos de ce moment magique. L’eau est à 5°, je retire vite ma main…

Bélouga
Augustin Vuillard - Belouga, Churchill

10h : l'ours polaire, nageur expérimenté

Nous nous rapprochons de la côte. Aux jumelles, notre guide a repéré un ours nageant près de rochers. Au fur et à mesure que la distance nous séparant de lui diminuait, notre excitation grandissait. Cinq minutes plus tard, nous nous retrouvions à deux mètres d’un beau mâle en pleine baignade, à 100 mètres du rivage. Un spectacle surprenant et exceptionnel, quand la plupart des gens assimile l’animal à la banquise et à la neige. L’ours polaire est très bon nageur, et peut rester sous l’eau près de 2 minutes. Cela lui permet de chasser le phoque plus facilement au cas où celui-ci plongerait à la vue du prédateur. Devant nous, le Seigneur de l’Arctique s’éloigne, en jetant derrière lui quelques regards furtifs et inquiets. On ne le suivra plus.

Augustin Vuillard

14h : pause déjeuner à Churchill

De retour à Churchill après avoir passé un peu plus de temps auprès des bélugas qui nageaient tout près du port, nous nous remettons de nos émotions autour d’un repas de viandes locales : au menu, caribou et bœuf musqué.

Dans l’après-midi, nous avons quartier libre pour aller découvrir les quelques attractions de la ville, qui s’énumèrent rapidement. Le musée Esquimau, qui se résume en une salle remplie de vitrines présentant l’histoire et l’art Inuits, ainsi que quelques animaux empaillés. La gare ferroviaire, une gare de bout du monde, abrite aussi un tout petit musée retraçant l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Les quelques commerces et restaurants se situent le long de la rue principale, bordée de baraquements colorés en tôle, typique du Grand Nord. Les locaux circulent en quad, ou en pick-up aux roues monstrueuses. En novembre, lors du rassemblement des ours, les véhicules doivent tous rester ouverts, afin de pouvoir s’y abriter soudainement en cas de rencontre avec un ursidé trop curieux…

Augustin Vuillard

22h : sous le feu des aurores boréales

À Churchill, les surprises ne sont jamais terminées. Ce soir, le ciel est dégagé, les étoiles sont brillantes et nombreuses. La latitude où l’on se trouve permet l’observation d’aurores boréales. Si les nuitées d’hiver sont plus longues et plus froides, offrant ainsi plus de chance d’assister à ce phénomène si particulier, les nuits estivales peuvent aussi être récompensées. Je guette par la fenêtre la moindre lueur suspecte, mais les lampadaires plantés devant ma chambre polluent la nuit noire. Je sors donc avec mon appareil photo et mon trépied. Quelques voiles blancs apparaissent au dessus de l’horizon, derrière le train, puis grimpent plus haut dans le ciel. Dès ce moment là, j’ai compris que le spectacle commençait : pendant près d’une heure, des lueurs vertes vont danser au-dessus de Churchill, avec des apparitions plus ou moins lumineuses et rapides, créant un show vivant et surréaliste. Aucun bruit ne vient perturber ce moment féérique, mis à part quelques moustiques persistants…

Aurore boréale
Augustin Vuillard - Aurore boreale, Churchill

1h du matin : bonne nuit Chuchill

Je pars me coucher. La tête aussi remplie d’images que mon appareil photo, le sommeil aura du mal à s’emparer de moi. Il devra attendre que l’ours s’éloigne du bateau, que les bélugas plongent dans les profondeurs de la baie, et que les aurores boréales tirent leur révérence.

© photos : Augustin Vuillard